J'aurais tant aimé que mes mots soient les tiens. Que tes maux soient les miens. Si tu savais. Si tu savais comme la solitude est une liberté qui lacère et lacère jusqu'à ce que sa proie en soit si torturée, si tourmentée, qu'elle en devienne folle. Si tu savais comme ta peau manque à la mienne. Comme ton parfum devient un souvenir. C'est plus qu'insupportable. Écrire est mon dernier refuge. Le dernier endroit où je peux encore lire ton regard. Le seul lieu où je peux encore y croire. Où je peux encore aimer ton visage. Mais écrire c'est mentir. Écrire c'est se mentir. C'est le temple du paraître. Un mot n'a jamais été chair. Une phrase ne sera jamais le vent. Un roman, une vie. Et ta voix ne fendra plus l'air. Ne se déposera plus au creux de mes oreilles. Et aucun écrivain, aussi illustre qui soit, ne pourra jamais retranscrire à l'exactitude la perfection de ta silhouette. Mais qu'importe après tout. C'est futile. Et l'écriture vaut mieux que le vague à l'âme d'un arrogant inconnu. Elle n'est peut-être pas vivante mais elle fait vivre. Et revivre. Elle est cette pièce de monnaie que les romains jettent dans leur fontaine. Elle est v½ux d'espoir. Elle est espoir. Et c'est vers elle que je viens m'épancher chaque soir. Comme un devoir, une fatalité avouée. Comme si c'était à Dieu que je m'adressais. Ou bien seulement à ma conscience. Mais Dieu ne serait-il pas juste et justement notre conscience ? N'y serait-ce pas sa demeure ? Mon Dieu serait alors amertume. Car c'est bien ce goût là qu'a ma pâteuse et déchirée conscience...
L'amertume...
L'amertume, c'est comme ce cendrier pleins de mégots froids, c'est inerte, sans vie, sans âme, et ça pue, ça pue la mort. Mais c'est pourtant touchant, c'est fragile comme un enfant qui sort à peine d'une eau gelée, et qui grelotte les lèvres violettes. C'est pas un ciel gris, non. C'est pas non plus un cliché, c'est plus qu'une image ou un vulgaire symbole, une grande phrase, récupérée par toutes les publicités et autres médiocrités de politiques. C'est ailleurs. C'est la foudre. La foudre qui frappe nos consciences. Qui nous réveille. Qui nous éveille. C'est comme une douce fin de journée. Un air frais. C'est cette jeunesse envolée. Volée. C'est une capote usagée. C'est moche. Ça dégouline. Personne n'aime mais fait avec. Voilà. C'est ça. C'est la résignation. C'est là où tout réside. C'est là où l'humanité se brise. À vrai dire, je ne sais pas ce que c'est. Mais c'est là. Au fond et à la surface de moi-même. Ça bourdonne dans ma tête. Comme si des mouches me bouffaient le crâne. En même temps tu m'étonnes, il doit y en avoir des merdes là dedans depuis le temps que je les amasse. J'sais d'ailleurs même plus, depuis combien d'années j'en ramasse...
J'aurais du faire le grand ménage il y a bien longtemps. Mais je ne l'ai pas fait. Sûrement dû à un manque de courage. La lâcheté caractérise si bien le peu d'humanité qui m'habite. Je suis ma propre proie. Mon propre gibier. Me poursuivant moi-même à travers ce sombre bois qu'est mon esprit. Et ces loups qui me chassent ne sont que le reflet de ma haine et de ma rage d'éclat. De révolte. Contre les autres oui, mais surtout contre moi-même. C'est pourquoi je me shoote chaque matin au réveil. C'est pourquoi je vis tel un zombie. Que je vaque aux occupations qui devraient faire de moi un membre normal de cette société dite moderne...
Je suis arrivé en Europe il y a quinze ans de ça. On m'avait bien fait comprendre que je n'étais pas le bienvenu. Ma peau mate n'en était pas la seule et unique raison. Il y a chez l'occidental peur plus grande et plus vaste qu'autrefois. D'antan il suffisait d'être un peu basané. Maintenant la palme d'or est détenu par l'islam et ses croyants. Il y a plus d'un milliard de musulmans dans le monde, est-ce que pour vous existent-ils un milliard de criminels, terroristes ? Aimeriez-vous que l'on vous juge, vous athées de culture chrétienne ou chrétiens sur les actions du KKK? Ou sur les positions extrémistes de l'Opus Dei ? L'islam a inspiré une civilisation humaine et a énormément contribué à la culture du monde, mais à cause de certains gouvernements bornés et de gens bouffés par la peur et l'ignorance, on juge injustement l'islam et ses pratiquants. Manque de chance ou pas, je viens d'un pays dont la première religion est justement l'islam. Mais le comble, et ce qu'ignore évidemment l'imbécile de base qui juge aux faciès et non à la personne elle-même, ce qu'il ignore c'est que je suis un arabe athée. Mais je me fais épier quand au fond du métro, je pose mon sac à dos ou ma valise. Et quand on ne me prend pas pour le bon petit terroriste islamiste, j'ai l'image idéale de l'arracheur de sac à main. Ce qu'ils ne savent pas eux, c'est que j'aime leur pays. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que je comprends leur peur. C'est vrai. Il suffit d'allumer la télévision et de s'arrêter de penser. Ou de penser de manière à jeter le discrédit sur une certaine catégorie de gens. Ça permet de se laver les mains de toutes les horreurs perpétuées par leur propre pays. Je comprends car c'est ce qu'on fait également dans les pays arabes. On jette le discrédit sur l'occident. Quand sur notre terre on égorge à tout va. Quand chez nous on envoie des enfants se faire tuer pour des guerres d'adultes. Tout ça m'éc½ure au plus haut point. Mais toute cette bêtise n'est pas nouvelle. Elle sévit depuis longtemps, du moins c'est ce que l'on nous apprends dans vos républicains manuels. Du moins, depuis que je suis en capacité de voir et d'observer, elle sévit de manière certaine. Ce qui rend hélas, cet éc½urement banal et quotidien. Comme une facture élevée qu'on reçoit chaque semaine. Chaque jour on voit des hommes, des femmes et des enfants mourir. Bêtement. Pour une terre. Pour du pouvoir. Pour des causes. Mais enfant, j'avais déjà compris qu'aucune cause ne méritait d'emmener avec son orgueil démesuré la vie vers la mort. Beaucoup de causes sont justifiées à mes yeux certes. Mais les moyens sont-ils toujours les bons ? À une échelle plus minime, à l'échelle de vos vies, combien vont réellement et sincèrement se battre de manière humaine et humaniste pour une cause qui lui semble noble ou pas d'ailleurs, mais seulement juste ? Combien? Posez vous la question ? Et si oui, comment ? En adhérant à un parti politique? À une association? En envoyant des dons une fois par mois ? Tout cela vous me l'accorderai est vain. Même au delà des causes. Combien aide vraiment son prochain? Peu avouez-le. Peu. Moi-même, j'ai essayé. Un jour. Une fois. La seule. Et c'est en aidant quelqu'un qu'Elle m'est apparue. C'est en ce jour où je l'ai rencontré.
Un jour comme un autre. Et comme tout les jours qui se suivent et se ressemblent, tout commence par le petit déjeuner. Pour moi ce n'est ni café, ni céréales dans un bol de lait écrémé. Plutôt une dose d'héroïne. L'avant bras tuméfié. L'aiguille encore gisante au creux d'une veine. Ça y est, je pars. À peine réveillé de mes cauchemars, je m'en vais. Dernier arrêt: l'Eden. Un ultime gémissement s'échappe d'entre mes lèvres. J'exulte. Un frisson me traverse. Ça y est, ça atteint le système nerveux. Ça y est, je suis parti. La suite n'est qu'ineffable sensation de plénitude. Bien-sûr je suis conscient que cette merde est entrain de me détruire de l'intérieur. Bien-sûr. J'en suis son esclave. Esclave de l'évasion qu'elle me procure. Mais elle me permet d'oublier ma condition. Car c'est bien de l'oubli dont je suis l'esclave. Car c'est bien évidemment de ma condition dont je suis esclave...Je m'éteins peu à peu...
Mes paupières s'entrouvrent. J'ignore combien de temps je suis resté ainsi. Affalé tel un cadavre sur mon fauteuil. Je ne me souviens de pas grand chose, juste que c'était bien. Juste que c'était bon. Il faut que je sorte. Je suis complètement déconnecté. Je suis un décalage horaire ambulant. Mais je m'en fout, je ne travaille pas aujourd'hui. C'est le week-end. Et le week-end c'est le laps de temps, où comme tout bon salarié, j'emmerde le travail, j'emmerde mon patron, et j'emmerde cette idée de faire carrière, et de se lever tôt chaque matin pour être plus compétitif que l'autre con à l'autre bout du monde qui lui aussi se lève tôt chaque matin, parce que lui aussi veut gagner plus de pognon, pour pouvoir lui aussi posséder plus, et pouvoir lui aussi montrer, de manière dérisoire, mais montrer résolument à la face du monde : « ouais, moi je fais parti des winners, je suis un bon, et je travaille beaucoup et bien, et je gagne bien ma vie, parce que je suis quelqu'un de sérieux et d'entreprenant, etcetera etcetera ». Tout le blabla du conformiste capitaliste qui vit dans une bulle internetisé et insignifiante, abrutis par des émissions plus niaises les unes-que les autres, et qui le pousse bien sûr à la fin à se réjouir de son agréable situation. Et moi qui l'emmerde, je suis encore plus pathétique. Je suis pire. Je préférai des matins ne pas sortir de mes cauchemars. Rester à jamais dans l'obscurité de l'inconscience. Un long, très long et profond sommeil. Mais je n'ai pas non plus le courage de mettre un terme à ma vie. Comme si j'attendais que l'on vienne me chercher. Je ne saurais même pas dire qui, ni quoi. Peut-être le destin. La force des choses. Pourquoi pas le hasard...
Je m'arrache de mes sombres et contradictoires pensées. Celles d'un conformiste se croyant marginal. Celles d'un lâche se voulant rebelle. Celles d'un cynique s'essayant sensible. Je sors.
Il fait plutôt chaud pour un début de printemps. J'aime le printemps. J'aime son odeur. Le parfum des fleurs. La fraîcheur de la nature. Je décide d'aller me griller une cigarette en haut du jardin panoramique. Ah belle-ville quel agréable spectacle citadin! J'aime belle-ville. J'aime son brouhaha. J'aime son désordre. Ses troquets. Ses habitants. Je ne sais si ce sont les traces encore présentes de l'héroïne, ou la douceur du soleil qui caresse mon visage balafré de laideur, mais je me sens l'âme aimante. Étrange nature de l'homme. Il y a de cela quelques secondes je crachais sur le monde et ce qui le compose. Et j'en suis maintenant à m'en émerveiller béatement comme un nouveau-né. Je croise mon reflet dans une vitrine. Je m'arrête quelques instants. Une chemise froissée. Un pantalon de lin déchiré au niveau des tibias. J'ai la tête d'un junkie. Ou bien celle d'un alcoolique, au choix. Boursouflé. Bref. Je m'arrache de cette pointe aiguë, qui me fait plus de mal que de bien. De toute manière, je n'ai pas besoin de miroir ni de vitrine, pour y voir mon reflet. Il me suffit de lever les yeux vers la foule. De frôler les regards. Et de voir. De voir à quel point je suis différent. Abîmé. Et laid. Je hais amoureusement la foule. Tout ces inconnus qui vous regardent de la tête aux pieds en vous jugeant, en vous classant automatiquement dans telle ou telle catégorie de gens, ou bien qui fuient tout simplement votre regard de manière méprisante. Je déteste cordialement la foule.
Ça y est, m'y voilà. Tout en haut du jardin. Je m'accoude au muret. Je sors une cigarette de mon paquet. Je l'allume et tire aussitôt une latte. Je sens la fumée s'engouffrer dans ma gorge, envahir peu à peu mes poumons. Paris de cette vue est magnifique. On voit tout d'ici. De la bibliothèque François Mittérand aux toits de St-Michel, en passant par la Tour Eiffel et la tour Montparnasse, jusqu'aux lointaines grues de Clamart et d'Antony. C'est comme une fresque. Une peinture. Le ciel est d'une beauté sans égale, et ne fait qu'accentuer cette impression d'intemporalité qui me gagne. Quelques personnes s'arrêtent d'ailleurs. Et observent tout comme moi ce pur instant de poésie. Ils regardent cette photographie d'un Paris sous ses plus beaux jours, comme s'ils lisaient le dernier best-seller, ou bien comme s'ils étaient au sein d'une église. Tout le monde respecte en silence la rareté de cet événement, qui bien-sûr ne passera jamais au JT de 20 heures. Le ciel au-dessus de nos têtes s'assombrit alors. Quelques gouttes commencent à se faire sentir. Les passants reviennent à la réalité. Et se regardent comme l'on se regarde après avoir vu un film qui vous remue les tripes, qui vous a fait rire comme pleurer. Avec ce regard de compréhension, de plénitude partagée. Comme si un ange s'était soudainement posé sur votre épaule et vous avez soufflé : « regardes : c'est ça la vie, c'est beau, c'est triste, mais c'est ça, c'est une réelle rêverie ! ». Les gens se dispersent. Le vent souffle de plus belle. Mais moi je ne bouge pas d'un cil. Je suis comme aspiré par ce que je vois. Et la pluie peut me tremper. L'orage gronder. La foudre tomber. Les feuilles d'arbre s'envoler. Je ne bougerai pas. Le comble, c'est qu'il fait plus que beau au-dessus de Notre-dame et de tout le sud de Paris. Mais ici. En l'endroit même où je suis, il tombe des trombes d'eau. C'en est presque ironique. Je me crois seul au monde. Mais en inclinant presque instinctivement ma tête vers la gauche, j'aperçois une jeune femme. Qui semble, étrangement, elle aussi contempler ce merveilleux spectacle. L'air inébranlable. Les avants-bras également croisés sur le bord du muret, et son corps légèrement élancé vers l'avant, laisse entrevoir des hanches franches, même prononcées. Et s'il me restait ce que tout mâle de mon espèce a, c'est-à-dire une libido alerte à chaque Aphrodite dans un périmètre de vingt mètres, je dirais qu'elle présente de la distance où je suis, tout les critères nécessaires pour passer un agréable moment en sa compagnie. Au lit en tout cas. Assurément. Mais l'héro a remplacé chez moi toute forme de désir sexuel. Voir de désir tout court. Néanmoins, sa présence au milieu de cette averse. Sa posture ferme, déterminée à rester tel un récif face aux vagues tempétueuses. Tout cela m'intrigue et m'attire. Je m'approche d'elle. Elle ne réagit que quelques secondes après. Comme quelqu'un de plongé dans ses songes. Elle a le visage rond. Mais plutôt les traits fins. Des mèches de cheveux collées contre son front, cachent légèrement des yeux azurs, ainsi qu'un regard sombre comme le fond de l'océan. Mystérieux. Presque insondable. Et une légère fossette sur la joue gauche et un petit nez en trompette lui confère un certain charme. Presque féerique...
Elle me sourit. Je lui répond un peu intimidé. Puis lui lance fébrile : «C'est...magnifique,...non? ». Elle se retourne vers moi. Marque un silence, puis sourit encore, le visage ruisselant.
« - oui, c'est vrai.. ça l'est. J'aime cet endroit. C'est un peu mon refuge. Un lieu hors du temps. Tu vois là bas? Près d'Orsay, les toits de jade? C'est chez moi. C'est loin d'ici hein...
- euh.. Ouais ça l'est plutôt en effet. Mais vous faites...enfin, tu.. fais souvent tout ce trajet.. enfin, je veux dire.. uniquement pour la vue?
- oui et non...Disons que...je ne viens pas que pour la vue, c'est bien plus pour moi...t'as vu ce ciel. Pfiou. C'est à en pleurer. Puis ce fondu de couleur comme si on avait lancé en l'air des pétales de jasmin...et ce nuage...là...il est...on dirait, on dirait qu'il éclabousse le soleil...(rire) tu dois m'prendre pour une de ces folles, une de ces nympho qui se veulent sensible à fleur de peau... (rire encore, mais cette fois-ci presque nerveux) (c'est vrai qu'on pourrait croire ça d'elle à la première impression, mais à mes yeux elle semble plus nymphe que nympho. Alors, je l'accompagne dans son rire et ajoute d'un ton que je veux ou du moins essaye sûr et rassurant.)
- nan, t'inquiètes pas.. t'as rien d'une nympho. Crois moi.
-(rire léger et interrogatif) pourquoi je suis tombé sur un spécialiste en nympho ?
- ouais, j'suis nymphologue à mes heures perdues..
-(rire).. Bon, m'sieur le nymphologue tu m'invites à boire un café ou tu préfères nous voir mourir noyés sous cette averse?
-(rire gêné) ok princesse, mais vas falloir me confier ton prénom avant..
- Lou !(dit-elle d'un grand sourire) et toi?
- Viens j't'emmène quelque part, j'te dirais sur place !
- ok ça marche, mais on va où m'sieur le mystérieux ?
- tu verras. T'inquiètes. Rien de bien glauque.
- c'est censé me rassurer ça ?
-(rire) c'est juste un bar je t'assure...fais-moi confiance..
- j'sais pas justement si j'dois t'faire confiance, mais bon j'ai rien à faire d'ici quelques heures, puis j'ai envie de savoir ton prénom maintenant.. Allez vas-y, j'te suis . »
Elle me surprend. Et je m'en surprend. Surpris de voir que je peux intéresser une aussi jolie fille qu'elle. Lou. Lou, ça fredonne dans ma tête. Elle me fait penser à Elle. Dans sa démarche. Sa façon de sourire. De parler. De rire. En prenant le métro direction châtelet, elle s'est accrochée à moi. Un court instant, alors que ça freinait brutalement. Elle sentait le parfum. Kenzo je dirai. Elle a du goût. Elle est belle. Putain, qu'est ce que je fous avec une nana pareille? Je dois encore être sous trip, c'est pas possible je suis trop défoncé, ou je rêve peut-être, ouais c'est ça c'est un rêve. Et la foule, cette foule que je hais tant. Que je hais parce qu'elle me regarde pareillement à un quasimodo. Là. D'un coup. Change son regard sur moi. C'est cette fille bien-sûr, je ne suis pas aveugle ni naïf au point de commettre l'erreur de croire que mon physique s'est soudainement changé. C'est fou. Pervers mais fou. Le pouvoir de l'apparence. Le pouvoir de l'accompagnement. Le pouvoir des femmes. J'observe les gens dans le RER B. Je surprends un mec qui la reluque des talons à l'échine en passant par les fesses bien-sûr. Je me dis qu'en faite c'est peut-être pas si mal d'être ordinaire, ou laid comme moi. Les gens ne vous scrutent pas ainsi. De manière aussi malsaine. Aussi insistante. Un coup d'½il bref leur suffit pour quelqu'un de physiquement parlant commun.
Station Luxembourg. On sort du wagon. On a un ticket pour deux alors je fraude en passant juste derrière elle. On monte les escaliers pour déboucher en face du Mc donald. Je la guide avec assurance. Elle a l'air un peu perdue. On marche en parlant de tout et de rien, tout en évitant toute question intime. J'apprend qu'elle ne travaille plus depuis deux ans. Accident de travail. J'en sais pas plus. Je lui confie pour ma part que je travaille de nuit dans un hôtel miteux de Barbès, après avoir travaillé plus de quinze ans pour une société libanaise. Sans bien évidemment rentrer dans les détails. Évitant ainsi une gène certaine.
On arrive enfin à destination. Rue Royer-Collard. Une étroite ruelle. On s'approche d'une porte verte. Un bar. Le crocodile. Je frappe deux fois. On vient m'ouvrir. C'est Ali, alias Grain de Sel. Il m'accueille un peu étonné. Je suis un ancien et bref collègue, c'est un peu un privilège d'y entrer en journée. Le croco n'ouvre ses portes qu'à vingt-deux heures normalement. J'échange quelques banalités avec Ali et invite Lou à s'installer à une table. « Je reviens, j'vais dire bonjour à la taulière ». La taulière, c'est madame Allec. Une vieille dame. La maîtresse de monsieur Rubens, lui aussi assez âgé. Plutôt grand et digne, d'allure gaullienne, c'est lui l'âme du crocodile. Le taulier.
Mme Allec est là. Toujours présente derrière la caisse près du comptoir. Toujours vêtue de ces habits d'un autre temps. « j'y suis attaché, tu sais, depuis le temps, c'est un peu comme une seconde peau que j'enfile, le soir, pour le croco » m'avait-elle confié une nuit. Elle m'aperçoit arriver vers elle, ses yeux pétillent sincèrement. Mme Allec, elle est comme ces dames âgées que l'on respecte non seulement pour leur nombre d'année, mais surtout pour leur vécu. Pour leur âme si riche. Le sentiment d'avoir en face de soi un dinosaure. Un élément de la vie qui a survécu. Qui a vécu. Et qui vit encore. L'air de rien. Et qui est comme un ailleurs. Dans un monde de souvenirs, de merveilleux et d'affreux souvenirs. Dans ses yeux, on peut lire tout ça. Un brin de nostalgie et de mélancolie. Le tout éclairée par cette petite lueur de vie. Cette étincelle qui me noue toujours autant le ventre et le c½ur. Et qui montre à quel point elle est encore vive d'esprit. Elle a le regard affûté par des décennies et des décennies d'existence. Combien de personnes avait-elle rencontré, avec combien avait-elle parlé, échangé depuis toutes ces années, où elle était là, derrière sa caisse, assise sur son tabouret ?
« - Ah...ça m'fait plaisir de te revoir, mon grand. Ça va mieux ? Qu'est-ce que tu deviens ? Racontes-moi tout.
- bah, écoutez, j'essaye de m'en sortir. De m'en sortir du mieux que je peux du moins.
- Comme tout le monde, mon grand. Comme tout le monde.
- ouais, comme tout le monde ..
- Travailles-tu ?
- euh, ouais, vaguement, dans un hôtel, du côté de barbès.
- bon bah c'est bien. Le travail, c'est la liberté.
- mouais...J'ai une vision tout autre du travail, avec tout le respect que je vous doit.
- ah oui?
- Le travail, c'est justement l'esclavage par défaut. L'argent s'obtient en travaillant. Je travailles. J'ai pas d'autres choix. Point. La société est faite ainsi.
- à mon époque presque aucune femme travaillait tu sais, et le travail c'était pas qu'une question d'argent, mais d'émancipation, de fierté, la fierté de pouvoir montrer à cette société d'homme qu'on avait aussi notre place, qu'on était leur égale...
- c'est sûr. De votre point de vue je comprend. Mais aujourd'hui les femmes ont-elles plus de place qu'avant ? Oui. Sûrement. Est-ce qu'elles sont pour autant libres et indépendantes ? Sûrement plus qu'avant, mais au même titre que leur frère, leur père, ou leur mari, elles restent l'esclave du travail.
- c'est pas le travail mon enfant, c'est l'argent. L'argent, c'est ça le nerf de la guerre.
- pas faux. Vous marquez un point.
- t'es pas bête, mais tu réfléchis trop, et t'as toujours eu l'esprit critique trop alerte et excessif. Ma mère me disait, sois critique, mais toujours avec modération, si tu critiques trop il te restera plus rien à aimer.
- ma mère, moi, me répétait toujours de bien travailler et d'être sage, pour la rendre fière, elle et mon père, et regardez moi maintenant, croyez-vous qu'elle soit fière de ce que je suis?
- (sourire) elle serait fière de voir que tu plais au filles en tout cas. Et aux jolies qui plus est. C'est qui, dis moi tout...
- (rire gêné) elle s'appèle Lou. Et c'est tout ce que je sais pour l'instant. C'est souvent après que ça se gâte. Ça se gâte toujours.
- et c'est pour ça qu'on en pleure vingt après. Mais souvent ce sont des larmes de regrets. Et j'te dirais pas de n'pas en avoir, les regrets c'est la preuve qu'on a bien vécu. Bien vivre, c'est aussi souffrir. C'est aussi rater des choses. Tant qu'on profites d'autres. Bref. Cesses d'écouter radoter une vieille dame comme moi et vas rejoindre ton amie, elle doit mourir d'impatience. Vas donc lui faire la conversation à elle. Pas à moi. Allez.
- ok mme Allec. Je vous obéit sur le champs.
- et comment. »
Je vais la rejoindre.
Elle est entrain de lire le menu des cocktails.