Prologue


Utopie. Chantée. Enchantée de nos voix tremblantes. Le bordel diabolisé, on force les portes de l'ordre. Le tout aseptisé et sécurisé. Mais mon pouls contre le tien. Rien. Oh non rien, rien n'en éteindra la folie ni l'ironie, la rage ni la mélancolie, la chair ni l'éphémère. Alors, cassons nos mines. Éventrons nos airs rassurants. Et si tout ça n'a de sens. Si mes mots alignés ne sont que confusion. Écrivons des bouts de nos âmes sur les murs. Des taudis aux châteaux. Polluons leur vie de nos mélodies libertines. De notre jeunesse fougueuse. Violons leur conformisme. Moquons-nous de leurs peurs. Et de l'inconnu, de la différence. Comme en une abysse, en puiser l'amour. Et tousser sa vie, comme on crache un rire. Choisir sa condition, une nuit, entre oubliés de Morphée. Le long d'un comptoir, d'une route, ou d'un immeuble. Ou la refuser. Souffler sur ce pissenlit. Et en libérer l'espoir. Et finir par en vomir d'envie. Et c'est là, au large de toute sensation, là, enfouie au fond de notre bide, que jaillira cette fureur. La fureur de vivre libre.

# Posted on Monday, 12 March 2007 at 4:04 PM

I. Lou


J'aurais tant aimé que mes mots soient les tiens. Que tes maux soient les miens. Si tu savais. Si tu savais comme la solitude est une liberté qui lacère et lacère jusqu'à ce que sa proie en soit si torturée, si tourmentée, qu'elle en devienne folle. Si tu savais comme ta peau manque à la mienne. Comme ton parfum devient un souvenir. C'est plus qu'insupportable. Écrire est mon dernier refuge. Le dernier endroit où je peux encore lire ton regard. Le seul lieu où je peux encore y croire. Où je peux encore aimer ton visage. Mais écrire c'est mentir. Écrire c'est se mentir. C'est le temple du paraître. Un mot n'a jamais été chair. Une phrase ne sera jamais le vent. Un roman, une vie. Et ta voix ne fendra plus l'air. Ne se déposera plus au creux de mes oreilles. Et aucun écrivain, aussi illustre qui soit, ne pourra jamais retranscrire à l'exactitude la perfection de ta silhouette. Mais qu'importe après tout. C'est futile. Et l'écriture vaut mieux que le vague à l'âme d'un arrogant inconnu. Elle n'est peut-être pas vivante mais elle fait vivre. Et revivre. Elle est cette pièce de monnaie que les romains jettent dans leur fontaine. Elle est v½ux d'espoir. Elle est espoir. Et c'est vers elle que je viens m'épancher chaque soir. Comme un devoir, une fatalité avouée. Comme si c'était à Dieu que je m'adressais. Ou bien seulement à ma conscience. Mais Dieu ne serait-il pas juste et justement notre conscience ? N'y serait-ce pas sa demeure ? Mon Dieu serait alors amertume. Car c'est bien ce goût là qu'a ma pâteuse et déchirée conscience...
L'amertume...
L'amertume, c'est comme ce cendrier pleins de mégots froids, c'est inerte, sans vie, sans âme, et ça pue, ça pue la mort. Mais c'est pourtant touchant, c'est fragile comme un enfant qui sort à peine d'une eau gelée, et qui grelotte les lèvres violettes. C'est pas un ciel gris, non. C'est pas non plus un cliché, c'est plus qu'une image ou un vulgaire symbole, une grande phrase, récupérée par toutes les publicités et autres médiocrités de politiques. C'est ailleurs. C'est la foudre. La foudre qui frappe nos consciences. Qui nous réveille. Qui nous éveille. C'est comme une douce fin de journée. Un air frais. C'est cette jeunesse envolée. Volée. C'est une capote usagée. C'est moche. Ça dégouline. Personne n'aime mais fait avec. Voilà. C'est ça. C'est la résignation. C'est là où tout réside. C'est là où l'humanité se brise. À vrai dire, je ne sais pas ce que c'est. Mais c'est là. Au fond et à la surface de moi-même. Ça bourdonne dans ma tête. Comme si des mouches me bouffaient le crâne. En même temps tu m'étonnes, il doit y en avoir des merdes là dedans depuis le temps que je les amasse. J'sais d'ailleurs même plus, depuis combien d'années j'en ramasse...
J'aurais du faire le grand ménage il y a bien longtemps. Mais je ne l'ai pas fait. Sûrement dû à un manque de courage. La lâcheté caractérise si bien le peu d'humanité qui m'habite. Je suis ma propre proie. Mon propre gibier. Me poursuivant moi-même à travers ce sombre bois qu'est mon esprit. Et ces loups qui me chassent ne sont que le reflet de ma haine et de ma rage d'éclat. De révolte. Contre les autres oui, mais surtout contre moi-même. C'est pourquoi je me shoote chaque matin au réveil. C'est pourquoi je vis tel un zombie. Que je vaque aux occupations qui devraient faire de moi un membre normal de cette société dite moderne...

Je suis arrivé en Europe il y a quinze ans de ça. On m'avait bien fait comprendre que je n'étais pas le bienvenu. Ma peau mate n'en était pas la seule et unique raison. Il y a chez l'occidental peur plus grande et plus vaste qu'autrefois. D'antan il suffisait d'être un peu basané. Maintenant la palme d'or est détenu par l'islam et ses croyants. Il y a plus d'un milliard de musulmans dans le monde, est-ce que pour vous existent-ils un milliard de criminels, terroristes ? Aimeriez-vous que l'on vous juge, vous athées de culture chrétienne ou chrétiens sur les actions du KKK? Ou sur les positions extrémistes de l'Opus Dei ? L'islam a inspiré une civilisation humaine et a énormément contribué à la culture du monde, mais à cause de certains gouvernements bornés et de gens bouffés par la peur et l'ignorance, on juge injustement l'islam et ses pratiquants. Manque de chance ou pas, je viens d'un pays dont la première religion est justement l'islam. Mais le comble, et ce qu'ignore évidemment l'imbécile de base qui juge aux faciès et non à la personne elle-même, ce qu'il ignore c'est que je suis un arabe athée. Mais je me fais épier quand au fond du métro, je pose mon sac à dos ou ma valise. Et quand on ne me prend pas pour le bon petit terroriste islamiste, j'ai l'image idéale de l'arracheur de sac à main. Ce qu'ils ne savent pas eux, c'est que j'aime leur pays. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que je comprends leur peur. C'est vrai. Il suffit d'allumer la télévision et de s'arrêter de penser. Ou de penser de manière à jeter le discrédit sur une certaine catégorie de gens. Ça permet de se laver les mains de toutes les horreurs perpétuées par leur propre pays. Je comprends car c'est ce qu'on fait également dans les pays arabes. On jette le discrédit sur l'occident. Quand sur notre terre on égorge à tout va. Quand chez nous on envoie des enfants se faire tuer pour des guerres d'adultes. Tout ça m'éc½ure au plus haut point. Mais toute cette bêtise n'est pas nouvelle. Elle sévit depuis longtemps, du moins c'est ce que l'on nous apprends dans vos républicains manuels. Du moins, depuis que je suis en capacité de voir et d'observer, elle sévit de manière certaine. Ce qui rend hélas, cet éc½urement banal et quotidien. Comme une facture élevée qu'on reçoit chaque semaine. Chaque jour on voit des hommes, des femmes et des enfants mourir. Bêtement. Pour une terre. Pour du pouvoir. Pour des causes. Mais enfant, j'avais déjà compris qu'aucune cause ne méritait d'emmener avec son orgueil démesuré la vie vers la mort. Beaucoup de causes sont justifiées à mes yeux certes. Mais les moyens sont-ils toujours les bons ? À une échelle plus minime, à l'échelle de vos vies, combien vont réellement et sincèrement se battre de manière humaine et humaniste pour une cause qui lui semble noble ou pas d'ailleurs, mais seulement juste ? Combien? Posez vous la question ? Et si oui, comment ? En adhérant à un parti politique? À une association? En envoyant des dons une fois par mois ? Tout cela vous me l'accorderai est vain. Même au delà des causes. Combien aide vraiment son prochain? Peu avouez-le. Peu. Moi-même, j'ai essayé. Un jour. Une fois. La seule. Et c'est en aidant quelqu'un qu'Elle m'est apparue. C'est en ce jour où je l'ai rencontré.


Un jour comme un autre. Et comme tout les jours qui se suivent et se ressemblent, tout commence par le petit déjeuner. Pour moi ce n'est ni café, ni céréales dans un bol de lait écrémé. Plutôt une dose d'héroïne. L'avant bras tuméfié. L'aiguille encore gisante au creux d'une veine. Ça y est, je pars. À peine réveillé de mes cauchemars, je m'en vais. Dernier arrêt: l'Eden. Un ultime gémissement s'échappe d'entre mes lèvres. J'exulte. Un frisson me traverse. Ça y est, ça atteint le système nerveux. Ça y est, je suis parti. La suite n'est qu'ineffable sensation de plénitude. Bien-sûr je suis conscient que cette merde est entrain de me détruire de l'intérieur. Bien-sûr. J'en suis son esclave. Esclave de l'évasion qu'elle me procure. Mais elle me permet d'oublier ma condition. Car c'est bien de l'oubli dont je suis l'esclave. Car c'est bien évidemment de ma condition dont je suis esclave...Je m'éteins peu à peu...
Mes paupières s'entrouvrent. J'ignore combien de temps je suis resté ainsi. Affalé tel un cadavre sur mon fauteuil. Je ne me souviens de pas grand chose, juste que c'était bien. Juste que c'était bon. Il faut que je sorte. Je suis complètement déconnecté. Je suis un décalage horaire ambulant. Mais je m'en fout, je ne travaille pas aujourd'hui. C'est le week-end. Et le week-end c'est le laps de temps, où comme tout bon salarié, j'emmerde le travail, j'emmerde mon patron, et j'emmerde cette idée de faire carrière, et de se lever tôt chaque matin pour être plus compétitif que l'autre con à l'autre bout du monde qui lui aussi se lève tôt chaque matin, parce que lui aussi veut gagner plus de pognon, pour pouvoir lui aussi posséder plus, et pouvoir lui aussi montrer, de manière dérisoire, mais montrer résolument à la face du monde : « ouais, moi je fais parti des winners, je suis un bon, et je travaille beaucoup et bien, et je gagne bien ma vie, parce que je suis quelqu'un de sérieux et d'entreprenant, etcetera etcetera ». Tout le blabla du conformiste capitaliste qui vit dans une bulle internetisé et insignifiante, abrutis par des émissions plus niaises les unes-que les autres, et qui le pousse bien sûr à la fin à se réjouir de son agréable situation. Et moi qui l'emmerde, je suis encore plus pathétique. Je suis pire. Je préférai des matins ne pas sortir de mes cauchemars. Rester à jamais dans l'obscurité de l'inconscience. Un long, très long et profond sommeil. Mais je n'ai pas non plus le courage de mettre un terme à ma vie. Comme si j'attendais que l'on vienne me chercher. Je ne saurais même pas dire qui, ni quoi. Peut-être le destin. La force des choses. Pourquoi pas le hasard...
Je m'arrache de mes sombres et contradictoires pensées. Celles d'un conformiste se croyant marginal. Celles d'un lâche se voulant rebelle. Celles d'un cynique s'essayant sensible. Je sors.
Il fait plutôt chaud pour un début de printemps. J'aime le printemps. J'aime son odeur. Le parfum des fleurs. La fraîcheur de la nature. Je décide d'aller me griller une cigarette en haut du jardin panoramique. Ah belle-ville quel agréable spectacle citadin! J'aime belle-ville. J'aime son brouhaha. J'aime son désordre. Ses troquets. Ses habitants. Je ne sais si ce sont les traces encore présentes de l'héroïne, ou la douceur du soleil qui caresse mon visage balafré de laideur, mais je me sens l'âme aimante. Étrange nature de l'homme. Il y a de cela quelques secondes je crachais sur le monde et ce qui le compose. Et j'en suis maintenant à m'en émerveiller béatement comme un nouveau-né. Je croise mon reflet dans une vitrine. Je m'arrête quelques instants. Une chemise froissée. Un pantalon de lin déchiré au niveau des tibias. J'ai la tête d'un junkie. Ou bien celle d'un alcoolique, au choix. Boursouflé. Bref. Je m'arrache de cette pointe aiguë, qui me fait plus de mal que de bien. De toute manière, je n'ai pas besoin de miroir ni de vitrine, pour y voir mon reflet. Il me suffit de lever les yeux vers la foule. De frôler les regards. Et de voir. De voir à quel point je suis différent. Abîmé. Et laid. Je hais amoureusement la foule. Tout ces inconnus qui vous regardent de la tête aux pieds en vous jugeant, en vous classant automatiquement dans telle ou telle catégorie de gens, ou bien qui fuient tout simplement votre regard de manière méprisante. Je déteste cordialement la foule.
Ça y est, m'y voilà. Tout en haut du jardin. Je m'accoude au muret. Je sors une cigarette de mon paquet. Je l'allume et tire aussitôt une latte. Je sens la fumée s'engouffrer dans ma gorge, envahir peu à peu mes poumons. Paris de cette vue est magnifique. On voit tout d'ici. De la bibliothèque François Mittérand aux toits de St-Michel, en passant par la Tour Eiffel et la tour Montparnasse, jusqu'aux lointaines grues de Clamart et d'Antony. C'est comme une fresque. Une peinture. Le ciel est d'une beauté sans égale, et ne fait qu'accentuer cette impression d'intemporalité qui me gagne. Quelques personnes s'arrêtent d'ailleurs. Et observent tout comme moi ce pur instant de poésie. Ils regardent cette photographie d'un Paris sous ses plus beaux jours, comme s'ils lisaient le dernier best-seller, ou bien comme s'ils étaient au sein d'une église. Tout le monde respecte en silence la rareté de cet événement, qui bien-sûr ne passera jamais au JT de 20 heures. Le ciel au-dessus de nos têtes s'assombrit alors. Quelques gouttes commencent à se faire sentir. Les passants reviennent à la réalité. Et se regardent comme l'on se regarde après avoir vu un film qui vous remue les tripes, qui vous a fait rire comme pleurer. Avec ce regard de compréhension, de plénitude partagée. Comme si un ange s'était soudainement posé sur votre épaule et vous avez soufflé : « regardes : c'est ça la vie, c'est beau, c'est triste, mais c'est ça, c'est une réelle rêverie ! ». Les gens se dispersent. Le vent souffle de plus belle. Mais moi je ne bouge pas d'un cil. Je suis comme aspiré par ce que je vois. Et la pluie peut me tremper. L'orage gronder. La foudre tomber. Les feuilles d'arbre s'envoler. Je ne bougerai pas. Le comble, c'est qu'il fait plus que beau au-dessus de Notre-dame et de tout le sud de Paris. Mais ici. En l'endroit même où je suis, il tombe des trombes d'eau. C'en est presque ironique. Je me crois seul au monde. Mais en inclinant presque instinctivement ma tête vers la gauche, j'aperçois une jeune femme. Qui semble, étrangement, elle aussi contempler ce merveilleux spectacle. L'air inébranlable. Les avants-bras également croisés sur le bord du muret, et son corps légèrement élancé vers l'avant, laisse entrevoir des hanches franches, même prononcées. Et s'il me restait ce que tout mâle de mon espèce a, c'est-à-dire une libido alerte à chaque Aphrodite dans un périmètre de vingt mètres, je dirais qu'elle présente de la distance où je suis, tout les critères nécessaires pour passer un agréable moment en sa compagnie. Au lit en tout cas. Assurément. Mais l'héro a remplacé chez moi toute forme de désir sexuel. Voir de désir tout court. Néanmoins, sa présence au milieu de cette averse. Sa posture ferme, déterminée à rester tel un récif face aux vagues tempétueuses. Tout cela m'intrigue et m'attire. Je m'approche d'elle. Elle ne réagit que quelques secondes après. Comme quelqu'un de plongé dans ses songes. Elle a le visage rond. Mais plutôt les traits fins. Des mèches de cheveux collées contre son front, cachent légèrement des yeux azurs, ainsi qu'un regard sombre comme le fond de l'océan. Mystérieux. Presque insondable. Et une légère fossette sur la joue gauche et un petit nez en trompette lui confère un certain charme. Presque féerique...
Elle me sourit. Je lui répond un peu intimidé. Puis lui lance fébrile : «C'est...magnifique,...non? ». Elle se retourne vers moi. Marque un silence, puis sourit encore, le visage ruisselant.
« - oui, c'est vrai.. ça l'est. J'aime cet endroit. C'est un peu mon refuge. Un lieu hors du temps. Tu vois là bas? Près d'Orsay, les toits de jade? C'est chez moi. C'est loin d'ici hein...
- euh.. Ouais ça l'est plutôt en effet. Mais vous faites...enfin, tu.. fais souvent tout ce trajet.. enfin, je veux dire.. uniquement pour la vue?
- oui et non...Disons que...je ne viens pas que pour la vue, c'est bien plus pour moi...t'as vu ce ciel. Pfiou. C'est à en pleurer. Puis ce fondu de couleur comme si on avait lancé en l'air des pétales de jasmin...et ce nuage...là...il est...on dirait, on dirait qu'il éclabousse le soleil...(rire) tu dois m'prendre pour une de ces folles, une de ces nympho qui se veulent sensible à fleur de peau... (rire encore, mais cette fois-ci presque nerveux) (c'est vrai qu'on pourrait croire ça d'elle à la première impression, mais à mes yeux elle semble plus nymphe que nympho. Alors, je l'accompagne dans son rire et ajoute d'un ton que je veux ou du moins essaye sûr et rassurant.)
- nan, t'inquiètes pas.. t'as rien d'une nympho. Crois moi.
-(rire léger et interrogatif) pourquoi je suis tombé sur un spécialiste en nympho ?
- ouais, j'suis nymphologue à mes heures perdues..
-(rire).. Bon, m'sieur le nymphologue tu m'invites à boire un café ou tu préfères nous voir mourir noyés sous cette averse?
-(rire gêné) ok princesse, mais vas falloir me confier ton prénom avant..
- Lou !(dit-elle d'un grand sourire) et toi?
- Viens j't'emmène quelque part, j'te dirais sur place !
- ok ça marche, mais on va où m'sieur le mystérieux ?
- tu verras. T'inquiètes. Rien de bien glauque.
- c'est censé me rassurer ça ?
-(rire) c'est juste un bar je t'assure...fais-moi confiance..
- j'sais pas justement si j'dois t'faire confiance, mais bon j'ai rien à faire d'ici quelques heures, puis j'ai envie de savoir ton prénom maintenant.. Allez vas-y, j'te suis . »

Elle me surprend. Et je m'en surprend. Surpris de voir que je peux intéresser une aussi jolie fille qu'elle. Lou. Lou, ça fredonne dans ma tête. Elle me fait penser à Elle. Dans sa démarche. Sa façon de sourire. De parler. De rire. En prenant le métro direction châtelet, elle s'est accrochée à moi. Un court instant, alors que ça freinait brutalement. Elle sentait le parfum. Kenzo je dirai. Elle a du goût. Elle est belle. Putain, qu'est ce que je fous avec une nana pareille? Je dois encore être sous trip, c'est pas possible je suis trop défoncé, ou je rêve peut-être, ouais c'est ça c'est un rêve. Et la foule, cette foule que je hais tant. Que je hais parce qu'elle me regarde pareillement à un quasimodo. Là. D'un coup. Change son regard sur moi. C'est cette fille bien-sûr, je ne suis pas aveugle ni naïf au point de commettre l'erreur de croire que mon physique s'est soudainement changé. C'est fou. Pervers mais fou. Le pouvoir de l'apparence. Le pouvoir de l'accompagnement. Le pouvoir des femmes. J'observe les gens dans le RER B. Je surprends un mec qui la reluque des talons à l'échine en passant par les fesses bien-sûr. Je me dis qu'en faite c'est peut-être pas si mal d'être ordinaire, ou laid comme moi. Les gens ne vous scrutent pas ainsi. De manière aussi malsaine. Aussi insistante. Un coup d'½il bref leur suffit pour quelqu'un de physiquement parlant commun.
Station Luxembourg. On sort du wagon. On a un ticket pour deux alors je fraude en passant juste derrière elle. On monte les escaliers pour déboucher en face du Mc donald. Je la guide avec assurance. Elle a l'air un peu perdue. On marche en parlant de tout et de rien, tout en évitant toute question intime. J'apprend qu'elle ne travaille plus depuis deux ans. Accident de travail. J'en sais pas plus. Je lui confie pour ma part que je travaille de nuit dans un hôtel miteux de Barbès, après avoir travaillé plus de quinze ans pour une société libanaise. Sans bien évidemment rentrer dans les détails. Évitant ainsi une gène certaine.
On arrive enfin à destination. Rue Royer-Collard. Une étroite ruelle. On s'approche d'une porte verte. Un bar. Le crocodile. Je frappe deux fois. On vient m'ouvrir. C'est Ali, alias Grain de Sel. Il m'accueille un peu étonné. Je suis un ancien et bref collègue, c'est un peu un privilège d'y entrer en journée. Le croco n'ouvre ses portes qu'à vingt-deux heures normalement. J'échange quelques banalités avec Ali et invite Lou à s'installer à une table. « Je reviens, j'vais dire bonjour à la taulière ». La taulière, c'est madame Allec. Une vieille dame. La maîtresse de monsieur Rubens, lui aussi assez âgé. Plutôt grand et digne, d'allure gaullienne, c'est lui l'âme du crocodile. Le taulier.
Mme Allec est là. Toujours présente derrière la caisse près du comptoir. Toujours vêtue de ces habits d'un autre temps. « j'y suis attaché, tu sais, depuis le temps, c'est un peu comme une seconde peau que j'enfile, le soir, pour le croco » m'avait-elle confié une nuit. Elle m'aperçoit arriver vers elle, ses yeux pétillent sincèrement. Mme Allec, elle est comme ces dames âgées que l'on respecte non seulement pour leur nombre d'année, mais surtout pour leur vécu. Pour leur âme si riche. Le sentiment d'avoir en face de soi un dinosaure. Un élément de la vie qui a survécu. Qui a vécu. Et qui vit encore. L'air de rien. Et qui est comme un ailleurs. Dans un monde de souvenirs, de merveilleux et d'affreux souvenirs. Dans ses yeux, on peut lire tout ça. Un brin de nostalgie et de mélancolie. Le tout éclairée par cette petite lueur de vie. Cette étincelle qui me noue toujours autant le ventre et le c½ur. Et qui montre à quel point elle est encore vive d'esprit. Elle a le regard affûté par des décennies et des décennies d'existence. Combien de personnes avait-elle rencontré, avec combien avait-elle parlé, échangé depuis toutes ces années, où elle était là, derrière sa caisse, assise sur son tabouret ?
« - Ah...ça m'fait plaisir de te revoir, mon grand. Ça va mieux ? Qu'est-ce que tu deviens ? Racontes-moi tout.
- bah, écoutez, j'essaye de m'en sortir. De m'en sortir du mieux que je peux du moins.
- Comme tout le monde, mon grand. Comme tout le monde.
- ouais, comme tout le monde ..
- Travailles-tu ?
- euh, ouais, vaguement, dans un hôtel, du côté de barbès.
- bon bah c'est bien. Le travail, c'est la liberté.
- mouais...J'ai une vision tout autre du travail, avec tout le respect que je vous doit.
- ah oui?
- Le travail, c'est justement l'esclavage par défaut. L'argent s'obtient en travaillant. Je travailles. J'ai pas d'autres choix. Point. La société est faite ainsi.
- à mon époque presque aucune femme travaillait tu sais, et le travail c'était pas qu'une question d'argent, mais d'émancipation, de fierté, la fierté de pouvoir montrer à cette société d'homme qu'on avait aussi notre place, qu'on était leur égale...
- c'est sûr. De votre point de vue je comprend. Mais aujourd'hui les femmes ont-elles plus de place qu'avant ? Oui. Sûrement. Est-ce qu'elles sont pour autant libres et indépendantes ? Sûrement plus qu'avant, mais au même titre que leur frère, leur père, ou leur mari, elles restent l'esclave du travail.
- c'est pas le travail mon enfant, c'est l'argent. L'argent, c'est ça le nerf de la guerre.
- pas faux. Vous marquez un point.
- t'es pas bête, mais tu réfléchis trop, et t'as toujours eu l'esprit critique trop alerte et excessif. Ma mère me disait, sois critique, mais toujours avec modération, si tu critiques trop il te restera plus rien à aimer.
- ma mère, moi, me répétait toujours de bien travailler et d'être sage, pour la rendre fière, elle et mon père, et regardez moi maintenant, croyez-vous qu'elle soit fière de ce que je suis?
- (sourire) elle serait fière de voir que tu plais au filles en tout cas. Et aux jolies qui plus est. C'est qui, dis moi tout...
- (rire gêné) elle s'appèle Lou. Et c'est tout ce que je sais pour l'instant. C'est souvent après que ça se gâte. Ça se gâte toujours.
- et c'est pour ça qu'on en pleure vingt après. Mais souvent ce sont des larmes de regrets. Et j'te dirais pas de n'pas en avoir, les regrets c'est la preuve qu'on a bien vécu. Bien vivre, c'est aussi souffrir. C'est aussi rater des choses. Tant qu'on profites d'autres. Bref. Cesses d'écouter radoter une vieille dame comme moi et vas rejoindre ton amie, elle doit mourir d'impatience. Vas donc lui faire la conversation à elle. Pas à moi. Allez.
- ok mme Allec. Je vous obéit sur le champs.
- et comment. »

Je vais la rejoindre.
Elle est entrain de lire le menu des cocktails.

# Posted on Monday, 12 March 2007 at 4:10 PM

Edited on Tuesday, 13 March 2007 at 2:37 AM

II. Amel et Souleyman


La glaire vient s'écrasée, dégoulinante au creux du lavabo. Je m'essuie les lèvres, et me passe de l'eau sur le visage. Il est deux heures de l'après-midi. Et je viens de me réveiller. Je me regarde dans la glace. Ma mère va encore me dire de me raser. Je trouve que j'ai pris de l'âge. Je me sens pas forcément plus vieux qu'avant. Mais je me sens moins jeune. Moins frais. Moins vif d'esprit. J'ai plus d'envie. Plus de joie de vivre. Ma vie m'emmerde profondément. Mais je me lève tard, toutes les après-midi, encore et encore. Toujours les mêmes rituels. Je me choppe une clope et je l'allume. Puis une bière. Et je la décapsule. C'est comme un cycle. La messe des bons à rien, comme moi. La galère quotidienne. J'ai l'impression d'être ici depuis toujours. Cette chambre, cet appartement, ce bâtiment, cette résidence, cette ville, cette banlieue, c'est là, dans mon bide. Dans ma tête. C'est comme une inévitable réalité. Bien-sûr qu'on ma mis des bâtons dans les roues. Bien-sûr que j'aurai pu m'en sortir quand même. Me casser de tout ça. J'en ai eu envie plus d'une fois. Plus d'une fois j'ai dit au jeune de ne pas suivre ma voie. J'allume la télé. Je zappe un peu, finis ma bière et sors. En bas, sur un banc en face de mon hall, il y a Amel et Souleyman. On se check. Je vois que ça roule des joints. Normal. Il fait beau aujourd'hui. Le printemps pour moi, c'est l'été qui se rapproche. Le printemps, c'est la fin de la galère dans le froid, ou dans les halls. À surveiller si les flics n'arrivent pas. J'ai pas de problèmes particuliers avec la police. Mais on dirait que la police a un problème particulier avec moi. Ou c'est peut-être avec mes amis, va savoir. Je sors un briquet et un bout de shit de ma poche. Je commence à l'effriter. Je sors une feuille ocb slim. J'éventre une cigarette, et mélange le tabac au shit. Je commence à rouler. J'ai l'impression d'avoir vu et vécu ça un milliard de fois. Un coup de langue et ça y est. Quand on pense que ce petit bout de rien du tout. Ce cône ridicule, est cause d'autant de bordel. Est même interdit par Loi. C'en est presque comique. On peut pas dire que j'en suis accro. Du moins physiquement. Et c'est vrai que vu le nombre d'emmerdes que ça m'a apporté, depuis le temps, depuis le temps j'aurai du arrêté. Mais c'est certainement le dernier truc qui me maintient la tête à la surface de cette putain d'eau gelée. C'est une spirale infernale me disait les grands, j'm'en souviens encore, comme si c'était hier. Et moi qui souriait en coin. Moi, ça m'arrivera pas, à moi, non, je suis bien trop malin pour tomber dedans moi. Tu parles. Un vrai con. Et je continue. La technique de l'autruche. C'est un peu ça. Et je continue à fumer. Et quand j'ai plus rien. Je deale pour m'en procurer. Et je fume. Une oreillette de Mp3 dans l'oreille gauche. Du rap à fond. Le THC commence à faire son effet et je suis à fond dans mon morceau. Je me dis que je dois sûrement être un cliché pour les gens qui me croisent. Le petit con de cité. C'est vrai que j'en ai la panoplie. Casquette vissé sur la tête. Nike au pieds. Du rap dans les tympans. Un accent de banlieue. Lâchant un molard à chaque latte. Plus jeune j'en était fier. Fier d'être ce cliché. J'étais. Je représentais. Je ressemblais à ceux que j'admirai. À ce que je voulais être.

Mes potes. Pas beaucoup de mots à échanger. Il faut dire qu'à force de se voir tout les jours depuis 21ans on est inexorablement à cours d'imagination. Je lève la tête. Et face à moi : une tour de quelques centaines de mètres. Et à sa gauche, une immense barre. Le soleil l'illumine. C'est presque beau. Ça le serait, si ici ça n'était pas la misère et la violence. Je vois cet enfant. Qu'est ce qu'il deviendra hein. Et l'enfant en moi qu'est-ce qu'il est devenu putain. Il s'est assommé. Il s'est pris des murs. Il a gueulé. Il a refusé son sort. Et comme beaucoup, a fini par baisser les bras. Choisissant la facilité de sa condition de naissance. Puis à quoi bon. Je suis pas comme eux. Je m'en fout de réussir ma vie moi. À quoi bon, j'ai déjà perdu d'avance. Ma vie, elle a été raté avant même sa conception. Ma vie, elle est ratée par définition. Puis qu'est-ce que ça veut dire « réussir sa vie » hein. Ça m'fait penser à tout ces cons, qui courent sur la plage, les pectoraux se contractant à chaque foulée, et le regard évidemment perçant, lancé sans peur ni doute vers l'horizon inconnu. C'est une image . Un symbole, une publicité pour réussir sa vie. Mais le fait est. Le fait est que les gens qui courent. Et courent. Sûr d'eux. Se croyant infaillible. Finissent un jour ou l'autre par tomber. De fatigue ou de lassitude. Et le monde tout autour d'eux chutant en même temps. Cet horizon, cet inconnu qu'ils croyaient tenir au creux de leur regard. Tout ça s'écroule. Et c'est en ce moment là. En cet instant précis. Que deux choix s'offrent à eux. Le premier : se relever. S'essuyer cette sueur qui perle à travers sourcils et cils et coulent dans les yeux. Et se remettre, frénétiquement, à courir. Encore et encore. Jusqu'à la prochaine chute. Le second : rester, un peu, dans le sable. Le corps étendu sur la terre. Et reprendre calmement son souffle. Et se redresser. Et s'asseoir enfin. Plonger sa main dans le sable. En ressentir chaque grain. En ressentir cette fraîcheur. Et écouter les roulements des vagues. Sentir les embruns. Et regarder. Observer. Simplement. La beauté. Prendre place au sein de cette immensité bleue qui s'allonge à l'infini. Prendre place au sein de cette immensité. Voilà. C'est ça, c'est ça enfaîte. J'ai choisi la seconde possibilité. Certains appèleront ça de la lâcheté, d'autre du courage. Montrant ainsi qu'un point de vue est la genèse de tout acte. Mais la réalité est plus cruelle et plus réelle que ma métaphore. Hélas. Car jamais j'ai pu m'étendre dans le sable et contempler la beauté de l'immensité, non. J'ai pas pu. Va expliquer ça, va expliquer ce point de vue aux Autres. À tes parents, ta famille, tes amis, tes profs, ton patron, à la société. Va raconter cette métaphore. Ça, ça passe dans les livres. Dans les films. Ça se lit. Ça se voit. Mais ça ne se vit pas. Et ma plage à moi c'est ce banc de merde. Et mon océan qui s'allonge à l'infini, il est de béton. Mon immensité, on me l'a délimité en zone de métro. Et plus je franchis ces lignes imaginaires, ces zones, plus je dois payer cher. Évidemment ce sont les plus pauvres qui en pâtissent. Et puis pourquoi vouloir « réussir sa vie » ? Pourquoi ne pas juste vouloir la vivre. Pourquoi toujours vouloir être bien vu des autres. Faire selon les lois, non pas par sa propre pensée, mais encore afin d'être bien vu. Et de réussir sa vie. Encore.
« _ hé ! À quoi tu penses mec ?
-hein?
-j'sais pas, t'es parti là, t'es ailleurs, on a l'impression qu'on t'a perdu.
- ah .. Ouais scuse j'étais à fond dans mes pensées..
- ouais c'est ce que j'te dis.. donc? Tu penses à quoi?
- laisses tomber j'te dis.
- ok ..
- 'fin nan vas-y .. 'savez quoi les mecs ? 'faut qu'on s'pète d'ici ! On est entrain de devenir fou ici ! 'faut qu'on s'pète !
- (rire) hein ? Qu'est-ce tu racontes toi !
- nan mais 'faut qu'on s'pète les mecs ! Là ! Maintenant !
- et tu veux aller où ?
- je sais pas .. Ailleurs ..
- ailleurs ? Y a quoi à faire dans ton ailleurs là?
- j'en sais rien ! Mais au moins y aura à faire !
- .. Tranquille. On est bien ici.. sur notre banc. Personne nous casse les couilles. Tu veux aller où en plus ?
- j'en sais rien moi, n'importe où, mais ailleurs!
- à paris?
- ouais voilà, pourquoi pas.
- pff, c'est ça, moi j'décolle pas à paris les mecs, ça pue la merde. Y a quoi à faire à là-bas hein ?
- bah j'sais pas moi. On peut se balader. Se poser quelque part.
- dans un café ou un bar? Un truc bien reush quoi ?
- mais non, on peut se poser dans un parc voilà, un parc c'est gratos, c'est posé, on peut rentrer à l'aise...
-un parc? Mais on est dans un parc là !
- le parc de la cité ! On la rodé mais c'est même pas humain !
- mais crois pas toi, tout les parcs c'est les mêmes. Y a juste la population qui change. À paris tu vas tomber sur qui ? Les mères bourges qui surveillent leur petits futurs bourges. Ici ? Les mères pauvres qui surveillent leur petits futurs pauvres. Après, t'as qui? Les petits couples de bourges? Ou les petits couples de banlieue qui bougent sur Paname en se berçant de douces illusions, parce que le soir moi j'sais très bien où ils rentrent pioncer! Dans leur bonne vieille banlieue pourrie. C'est ça que tu veux faire ? Filer deux euros à la RATP ?! Pour quoi faire ? Aller dans un parc, te faire croire que tu partages la vie et le quotidien des Stars et des riches, te balader dans les beaux quartier, St-mich, les champs, la tour eiffel. Te balader à Luxembourg, au milieu de toute cette foule d'inconnus qui fourmillent sans arrêts. Tout ça pour te faire oublier l'espace d'une après-midi ta triste condition de banlieusard. C'est nase. Regardes mec. Ici, y a pas de vacarme.
- à part Kamel et sa bécane
- à part kamel et sa bécane, nada. ici, on connaît tous ceux qu'on croise.
- et tu trouves ça bien sérieux?
- bah ouais !
- t'as jamais envie de connaître d'autres gens ?
-bah si. Mais j'ai pas besoin de chercher les gens. Les gens, ils viennent à moi.
- ah ouais, j'vois le genre..
- quoi?
- s'ils viennent à toi ces gens c'est pour du shit putain !
- Et alors? Ils viennent à moi ou pas ? »

Impossible. Rien à faire pour décoller leur putain de cul de leur putain de banc. Je me casse tout seul. C'est pas grave. J'ai pas besoin d'eux de toute façon. Je me lève. Cinq hommes en blousons d'cuirs débarquent de je ne sais où. Putain. Merde c'est la BAC.

# Posted on Tuesday, 20 March 2007 at 6:17 PM

III.Enki

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La propriété. C'est là où tout réside. C'est le réel et presque unique problème de ce monde. Car. Où la fixons-nous? Quelle est notre propriété? Y a t-il de propriété plus utile qu'une autre? Plus justifiée qu'une autre? Est-ce que posséder permet de vivre mieux? Est-ce que la propriété humaine existe? Au delà de l'esclavage. La monogamie, est la propriété occidentale d'une femme ou d'un homme. Une femme doit aimer Un homme. Si cette femme ou cet homme aime (aussi) un autre, la relation ne peut durer. Est-ce que ça a un sens? Est-ce la propriété qui doit motiver nos actes et pensées? Est-ce qu'un être vivant peut être la propriété d'un autre? Est-ce que la Terre peut l'être? On nous dit que sans frontières, le monde serait chaos et anarchie. Ne l'est-il pas déjà ? L'amour, la vie, l'envie ne peuvent être dictés par une limite imaginaire résultante de peurs et d'ignorantes xénophobies.
Mais allons au fond du fond. Qu'est-ce qui dicte nos actes ? La propriété, mais aussi nos notions manichéennes. Le bien et le mal. La justice. Divine malheureusement ou heureusement pour nombre d'entre nous. Sans rentrer dans un débat infécond sur l'existence ou non d'un dieu. Et partons du fait que le bien et le mal existent. Où et comment se délimitent-ils? Comment les voir, les reconnaître, les suivre ? Qui peut juger ? Moi. Voilà. La seule réponse. La seule réponse est soi. Le libre arbitre. Et moi-même, suis-je habité que par le bien ou le mal? Les croyants diront que je suis susceptible d'être tenté. Tenté par des péchés. Mais le fait est que les péchés officiels, selon ma propre vision et expérience de la vie, ne relèvent ni d'un bien ni d'un mal, comment puis-je me sentir tenté ? Comment puis-je me sentir pécher ? Et le fait est que des choses qu'un croyant jugerait de « bien » ou de « bon » relève pour moi de vices, comment me placer par rapport à ce repère du bien et du mal ? Ma réalité, c'est que nul ne peut être bon ni mauvais, nul ne peut juger ce qui est bon ou ne l'est pas. La vie, ma vie, n'est qu'une traversée. C'est comme un spectre de lumière, comme un dégradé de couleurs, ça n'est que nuance. Et encore nuance. Différence et non-sens. Beauté et tristesse. Nul fatalité. Je crie. Je chante. J'écris. À la révolution de nos destins. Le destin, c'est la vision par la foi du hasard. Et le hasard ne se contrôle pas, il se provoque. Alors allons au delà. Aucune prison. Aucune frontière. Ne méritent d'entendre un c½ur et ses pulsations. S'il est un c½ur qui veut battre. Qu'il batte. Rien ni personne ne devrait l'en empêcher.

Et j'en reviens à ma problématique présente, voir omniprésente. La femme en face de moi est-elle le sens ? Doit-elle en être un sens ? Si je l'aime, voudrai-je la posséder, et donc par ce fait la perdre ? Peut-on aimer sans posséder ? Peut-on aimer librement ? Si on s'aime la ferai-je souffrir ? Comme j'ai fait souffrir les autres. Parce qu'il y a en moi une noirceur, parce qu'habite en mon sein, une âme, un penchant, une partie sombre. Qui se complait dans la suffisance et le mépris. Dans un certain j'm'en foutisme général. Mais renoncerai-je à cette beauté, à cette douceur, à cette joie, pour de la peine ? C'est, finalement, au sens figuré, un choix entre la vie et la mort. C'est un cri. Un cri libérateur, salvateur. Un cri qui perce l'abîme. Les profondeurs de nos raisons. Le tissu, notre héritage. L'humanité. Ça fais des millénaires que l'être humain vit, et toujours la même quête, toujours la même rage de vivre, de sortir des terrains battus, et toujours cette rage d'aimer, et encore la vie prend le dessus, et prendra le dessus, quelle preuve d'espoir, quel espoir, à notre jeunesse, croyez ou non en l'espoir, mais ne le noyez jamais, ne l'étouffez jamais, ne l'estimez jamais réduit à néant. Car il est là. Toujours là. Et c'est grâce à ce tissu. Cet héritage. Qui lutte en lui-même. L'humanité c'est comme un homme. Un simple homme. Tiraillé, déchiré par les mêmes pôles. Ses envies, ses désirs, ses raisons, ses volontés, ses idées, ses idéaux, ses principes, ses espoirs, ses résignations, ses frustrations, ses plaisirs, etc. L'humanité est un homme. Un homme de tissu. Que chaque être, existant et ayant existé, tisse et tissa. Et voilà. Voilà cette toile. Ce lambeau. L'humanité. Car c'est un tissu millénaire qu'on a réalisé mes amis. Qu'on réalisait nos aïeuls. C'en serait presque beau et émouvant, si le tissu n'était que de fine soie chatoyante. Il ne l'est pas. Loin, très loin de n'être que cela. Notre homme de tissu est perdu. Il ne sait plus qui il est. Il ne sait plus pourquoi il a fait tout ça ? Le progrès. Le progrès ? Y a-t-il eu Le progrès ? Du progrès, certes. Mais Le progrès, c'est arriver à trouver un moyen de co-exister ensemble, plutôt que de se crever les uns les autres, vous ne pensez pas ? Bref, j'extrapole, j'extrapole et j'en oublie de vous parler d'elle. Elle qui se tient en face de moi, un cocktail à la main. Elle c'est Lou. Elle c'est une lueur. Une peau de bonheur. Un nuage de charme. Elle c'est Lou, et j'aime déjà sa façon de parler et se tenir assise, j'aime déjà son petit rien, ce petit Tout. J'ai même pas envie de la baiser. Juste de la faire sourire. Juste sonsourire, ça fout déjà mes endorphines en bordel général.



-Mon prénom ?
-ouais tu m'as dit qu'une fois dans le bar tu me le dirai. J'oublie rien.
- j'vois ça.
- alors ? (avec toujours ce même putain de sourire auquel on ne pourrait rien refuser)
- j'm'appèle .. Enki.
-Oh comme le dessinateur de Bd !
-ah ? J'sais pas, je connais pas ..
-t'es croate, ou serbe alors ?
-ma mère est du Kosovo.
-ah ouais.. Et ton père ?
-Libanais.
- c'est génial d'avoir des horizons différents, des cultures entremêlées, moi j'suis belgo-bretonne, rien de bien exotique, c'est tout ce qu'y a de plus folklo (elle lâche un petit rire)
- (je sais pas quoi répondre. J'suis jamais allé ni en Belgique ni en Bretagne, mais j'peux pas dire ça, j'veux pas la froissé ni passer pour un con.) (silence) ( chacun reboit une gorgée, Lou rentame la conversation)
-J'peux te poser une question ?
-euh ouais bien sûr, vas-y ( D'un ton plein d'assurance. Une fausse assurance.)
-est ce que tu penses être libre ?
-euh ..
-'fin j'veux dire ça paraît sûrement con posé comme ça .. Mais est ce que t'as le sentiment au plus profond d'toi-même de faire ce que tu veux, de mener la vie que tu souhaite ? Parce que moi putain j'ai, j'ai.. J'ai jamais vraiment, réellement, ressenti ce sentiment..
-j'en sais rien... J'sais pas. Comment on peut ?
-de ?
- comment on peut s'sentir libre ? Comment on est libre ?
-(sourire) À un moment j'ai pensé qu'en me mentant à moi même j'étais libre... n'importe quoi... et maintenant...
- Maintenant?
- Maintenant...quand on est mort, j'me dis qu'on est peut-être libre...
- Ouais.. Mais j'espère qu'on peut l'être sans être mort, sinon on peut pas en profiter ..
- Ouais, la liberté absolue ça existe pas...
- ..Quand on vit des choses fortes .. on se sent libre .. Des fois..
- ..Dans des moments volés, ces moments de complicités ...
- On est libre dans nos pensées, enfin pour le moment... Et c'est un moment volé comme tu dis, volé au monde, aux autres... c'est pas quelque choses qu'on peut s'approprier toute une vie...c'est juste comme la beauté, comme le bonheur, c'est inconstant...
-...c'est éphémère..
- ...c'est personnel !
- ah ça !
-.. c'est la solitude aussi ..
- c'est pouvoir crier, penser et à la fois ne plus penser
- c'est ne plus avoir de contraintes physiques, matérielles, sentimentales, morales, psychologiques, ...
- ...alors quand on aime... on ne peut pas être libre...?
- L'amour, c'est vraiment l'anti-liberté, aimer c'est être prisonnier. On est libre d'aimer.. et encore... mais bon l'amour tel que l'homme en fait en ce moment, en occident c'est vraiment l'anti-liberté !
- En occident ? dans le monde entier ouais !..Enfin je trouve ..
- (rire) nan, t'as raison, les m½urs et les mentalités font qu'aimer c'est être prisonnier de l'amour de l'autre et de son propre amour...l'amour c'est une prison..
-..mais c'est une si belle prison..
- ..enfin bon, après là on parle de l'amour entre les personnes,
l'amour au sens large c'est pas forcément l'anti-liberté !
-..et l'amitié?
- L'amitié? Même schéma selon moi. Le même fonctionnement... Mais de toute façon la liberté c'est pas forcément quelque chose de "beau" au sens humain.. donc être libre ça peut être ne pas avoir d'attache, ne rien aimer... la liberté c'est dur, cynique.. c'est inhumain d'une certaine façon, la preuve très peu d'humain sont vraiment libres, ou l'on était dans le passé. Parce qu'il faut réussir à se détacher de la société et des autres, de soi-même, de son histoire, de son identité... C'est un travail sur soi-même incroyable et psychologiquement parlant épuisant et extrêmement périlleux. Tu peux vite virer fou, donc on peut dire que c'est presque devenir une coquille vide...
- Et tu t'accroches nul part...
- Ouais, mais la coquille vide est libre de se remplir
- Libre de ne plus l'être et de se vider
- Rien ne s'attache à elle intérieurement
- Eh ben alors je veux pas être libre
- Logique...et pourtant y a une partie toi qui veut l'être, nan?
- Je veux ma liberté, pas celle dont on parle !
- Bah t'sais, c'est pas forcément mal ni profitable ni merveilleux ni beau ni je ne sais quoi d'autre.. Ça peut beaucoup apporter aux autres, les grands poètes, écrivains, philosophes, etc. Ils ont énormément apporté à l'homme et à nos sociétés pas parce que c'étaient les meilleurs élèves à l'école, pas parce que c'était les plus intelligents, ni les plus brillants à l'état brut, mais le fait qui se soient rapprochés autant de cette liberté, fait que leur vision, et leur perception de la vie, des choses, des gens etc., étaient infiniment plus consciente que celles des autres, la conscience, c'est là que tout se passe. La conscience, c'est magique.
- La conscience ça fait peur..
- Le feu aussi tu sais.. Et ça n'empêche pas le feu d'être terriblement beau et magique.
- Si tu te retrouves dedans si !
- Les filles ont plus du mal avec cette notion de liberté et d'indépendance. C'est ni sexiste ni un jugement hein. C'est juste un constat. Une généralité. Avec tout ce que ça comporte. Mais j'ai pu remarqué que vous êtes pour la plupart, souvent, plus humaine dans vos rapports avec les autres mais aussi avec vous-même. Vous tenez plus à vos attaches qu'un homme lambda on dirait...vous êtes en excès de sensibilité et en carence de cynisme.
-en carence de cynisme ? J'trouve ça plutôt bien moi d'manquer d'cynisme nan ?
-d'un point de vue politiquement correct c'est clair c'est bien. Après, j'pense qu'on en a besoin d'un minimum pour résister à la vie, desfois, desfois on a que ça pour nous sortir la tête de l'eau, on a que ça pour pas chialer ouvertement en plein lieu de travail ou sur le quai du métro. On a que ça pour aimer objectivement.
-T'es étrange tu sais.
-J'prend ça comme un compliment.
(elle sourit) (elle sourit et d'un coup regarde sa montre rectangulaire)
-ah merde, j'dois y allé là...
-Okay.
- J'dois faire un truc, j'suis désolé
- Y a pas d'mal. Ça m'a fait plaisir d'faire ta connaissance. ( Putain, dis lui quelque chose de mieux, dis lui qu'elle te plait, dis lui que t'aimerai bien la revoir, même plutôt que tu pourrais pas ne pas la revoir)
(elle se lève d'un coup, et regarde la table de haut, le regard en biais comme un enfant timide)
-euh, j'suis pas doué pour dire que quelqu'un me plait, ou m'intéresse mais j'crois bien qu'en ce moment-même j'suis entrain d'arriver à le dire ou le suggérer en tout cas, et euh en gros, en très gros hein, j'aimerai bien te revoir. Et .. Et voilà.
-Je.. Pareil. Tout pareil que toi. ( On éclate de rire nerveusement.) (J'ai envie de l'embrasser.)
-alors on se dit ici-même, au Crocodile après-demain à minuit, tu peux ?
- Je veux.
-Okay. (Grand sourire) Alors à bientôt Enki.
(embrasse-la. Embrasse-la putain.)
-Ouais salut. ( Tant pis. Je la revois demain. Je la revois demain putain. Y a que ça qui compte. Y a plus que ça qui compte.)

Elle sort. Je finis mon verre et le sien. Je veux régler, on me dit que c'est offert par la maison. Je leur dit à après demain alors, et ils me sourient, et je sors. L'air est meilleur qu'hier. Le ciel plus bleu que n'importe quel autre jour. Je me sens léger. Comme un gosse après qu'il est raccompagné sa première petit copine chez elle. J'ai le sourire aux lèvres. Je marche un peu. Je regarde les gens, les oiseaux, les voitures filer et klaxonner, j'file une pièce à un clochard adossé au mur d'un franprix. J'rentre dans le franprix. J'hésite entre la Kro et la 1664. Je prend finalement une bouteille de rosé et un bonne bavette, que je ferai cuire avec des échalotes et des oignons, pas longtemps, juste saignant, juste fumant. Je dis à la caissière de garder la monnaie et je m'en vais. Je prend le chemin pour prendre le Rer et rentrer chez moi, à Belle-ville. J'croise un jeune mec affolé qui court. Paris quoi. Je continue à marcher. J'entends des gens crier. J'entends des sirènes. Y a du avoir un accident tiens. Je m'approche voir en m'faufilant à travers la foule. Une voiture arrêtée en plein milieu de la route, la porte du conducteur ouverte, l'air bag qui rempli tout le devant du véhicule vide. Puis une traînée de sang, une traînée de sang sur quelques mètres. Et au bout de cette traînée d'hémoglobine, le corps d'une femme. Et cette femme c'est Lou.

# Posted on Wednesday, 17 October 2007 at 11:34 PM

Edited on Thursday, 18 October 2007 at 8:05 PM